mardi, décembre 22, 2009

Dîner-débat d'entrepreneurs avec Valérie Pécresse


Je recevais le Mardi 8 décembre Valérie Pécresse dans un restaurant du treizième arrondissement en tant que Responsable des relations avec les entreprises pour la campagne des Élections Régionales de Mars 2010.

Ce sont 300 entrepreneurs qui avaient fait le déplacement à ce dîner-débat qui a tenu toutes ses promesses.
Une ambiance enthousiaste, studieuse et une dynamique palpable, voilà les maîtres mots de cette soirée.

Cette rencontre s’est articulée autour de 5 thématiques, chacune portée par trois professionnels de la société civile : entreprenariat, attractivité, mobilité, technologie et mondialisation.

Les entrepreneurs sont venus avec l’envie d’exprimer leurs voix et ont pu apporter une vision concrète de ce qu’est l’entreprenariat, aujourd’hui, en Ile-de-France.

Valérie Pécresse a répondu, sans détours, aux nombreuses questions posées par des entrepreneurs de tous secteurs d’activité. Nous avons eu le plaisir d’accueillir Yves Jégo au cours de la soirée.

Le beau succès de ce dîner-débat d’entrepreneurs marque à quel point les chefs d’entreprise se sentent concernées par le débat des élections régionales et ses problématiques.

mercredi, mai 20, 2009

L'Europe peut-elle donner une "leçon de Chine" à la Chine ?


L’actualité des prochaines semaines sera marquée par la coïncidence de deux événements : les élections dans l’Union Européenne et les retrouvailles entre Bruxelles et Pékin à Prague. Reliés par le hasard du calendrier, leur confrontation peut toutefois être riche d’enseignement : ils concernent deux espaces politiques confrontés à une sorte d’heure de vérité, où ils gagneraient peut-être à s’observer au miroir de l’autre. La Chine et l’Europe, ce sont bien sûr deux histoires, deux civilisations, deux pensées qui diffèrent immensément. Mais je conçois ces différences comme deux points de vue sur une expérience humaine qui reste fondamentalement la même. Le dialogue est l’échange de ces points de vue. Il apparaît alors que bien des données européennes s’accordent avec l’optique chinoise, et que, réciproquement, les problématiques de la Chine actuelle peuvent s’éclairer à la lumière de l’histoire européenne.
Une anecdote m’a toujours frappé, que raconte Jean Monnet dans ses mémoires. Monnet, entre les deux guerres, avait conseillé le général Chiang Kai-shek, alors à la tête de la Chine. Et Chiang, qui semblait l’apprécier, avait dit à Monnet qu’ « il y a quelque chose de chinois en lui ». A mon sens, c’est aussi dans l’Europe elle-même qu’il y a quelque chose de chinois. Je me demande même si, aujourd’hui, c’est elle qui n’est pas en mesure de donner des « leçons de Chine » à la Chine. Sur trois points, cette confrontation au premier abord surprenante me paraît digne d’être tentée : l’harmonie, l’attractivité, la nation.
L’harmonie est le maître-mot de la politique actuelle de la Chine, comme de toute sa culture traditionnelle. Elle est l’équilibre local d’une diversité. Elle n’est pas obtenue par l’application d’un principe abstrait. Elle relève du mode de pensée chinois où l’universel ne joue pas un rôle si grand qu’en Occident : c’est pourquoi on a tort de considérer que les Chinois se soustraient à la considération des droits de l’homme par machiavélisme ou par mauvaise foi.
Or, s’il y a quelque chose de chinois en Europe, si l’Europe peut parler à la Chine sans lui donner des leçons d’idéalisme, c’est que, à mon sens, elle n’est pas autant qu’on le croit une idée. L’était-elle pour Monnet, qui fut un modèle d’esprit concret et d’indifférence à l’abstraction ? La formule de François Jullien, « un sage est sans idées », me paraît s’appliquer à lui à merveille. Il n’était ni idéaliste ni activiste, deux caractères occidentaux qui vont ensemble puisqu’ils reviennent à faire violence à la réalité. Il cherchait l’efficience, l’influence discrète sur les potentialités d’un contexte. La manière dont il a intriqué les intérêts des anciens frères ennemis, la France et l’Allemagne, me fait penser au symbole du yin et du yang, qui rivalisent dynamiquement, en paix, pris dans un destin commun où la perte de l’un signifierait aussi celle de l’autre.
Peut-être même l’Europe a-t-elle pris un peu d’avance sur le chemin de l’harmonie tant revendiquée par les Chinois, parce qu’elle a entièrement renoncé à la contrainte pour la réaliser. L’attractivité de l’Europe est telle que les pays qui n’ont pas le désir de la rejoindre sont rares. Elle rayonne par la paix, la prospérité, la liberté, la créativité intellectuelle ; non par une force armée.
Or c’est d’une façon assez similaire que la Chine s’est longtemps représenté son destin : elle était l’Empire du Milieu, le centre vers lequel le monde convergeait. Au dix-huitième siècle, l’empereur Qianlong accueillit les Anglais comme des vassaux qui devaient avoir beaucoup d’hommages à lui rendre, pour venir le visiter de si loin. Ce grand orgueil eut deux effets paradoxaux : une certaine ouverture à des influences diverses, et une grande fragilité. Qui penserait à défendre le centre du monde ? Ce serait un aveu de faiblesse. Les Anglais n’eurent pas ces raisonnements subtils et firent main basse sur la Chine. Celle-ci a gardé depuis lors une méfiance farouche qui l’empêche peut-être de retrouver le sentiment ancestral de son pouvoir d’attraction : l’Empire du Milieu ne devrait pas avoir besoin de la force pour maintenir le Tibet dans sa sphère d’influence. Et en ce sens, c’est plutôt l’Europe qui est, aujourd’hui, l’Empire du Milieu.
Ce chassé-croisé entre Chine et Europe se retrouve enfin autour de l’idée de nation. Les Chinois revendiquent une harmonie casquée au nom de leur tradition millénaire, mais leur nationalisme est emprunté : ils l’ont repris, au début du vingtième siècle, aux nations européennes qui les avaient dominés. La difficulté de l’affaire tibétaine est là : le Tibet est depuis longtemps très lié à la Chine, mais, à proprement parler, il n’a jamais appartenu à la nation chinoise, car cette nation n’existait pas.
En se construisant sur les ruines de nations belliqueuses, auxquelles elle a imposé la modestie d’un « non-agir » au sein d’une coexistence harmonieuse, en sortant, autrement dit, des schémas hérités de son histoire pour inventer une forme politique inédite, l’Europe me semble avoir retrouvé des caractères chinois. Alors qu’en martelant son nationalisme, la Chine est peut-être plus fidèle à l’Occident qu’à sa propre tradition.
D’un coté, les Chinois pourraient donc observer quelque chose d’eux-mêmes dans le miroir de l’Europe actuelle. Et celle-ci a, de ce fait, la chance de pouvoir dialoguer avec eux sans leur faire la leçon d’une manière trop typiquement occidentale. Il me semble important de ne pas briser cette chance.
Et d’un autre côté, les Européens pourraient enrichir la compréhension de ce qu’ils construisent au miroir de la pensée chinoise. L’altérité aiderait à concevoir la nouveauté de l’Europe. A la concevoir sans la rapporter au vieux modèle de la nation, comme si l’Europe devait être une super-nation, ni à une grande idée encore et toujours introuvable, mais en la considérant comme ce qu’elle est dès maintenant, c’est-à-dire une composition harmonieuse, efficiente, inédite dans l’histoire, de nations aux frontières ouvertes, liées de telle sorte qu’elles trouvent avantage à la paix et à une multiplication graduelle des échanges de toute nature.

dimanche, mars 15, 2009

Ici la Chine : Note de lecture de Brigitte Duzan


Présenté comme un livre pour mieux comprendre la pensée chinoise, «Le manuel de Chinoiseries à l'usage de mes amis cartésiens» de Chenva Tieu est un ouvrage vivifiant et pragmatique qui aidera certains à mieux apprécier les spécificités de l'Empire du milieu.Quelques clés pratiques
Voilà un petit essai sympathique qui offre sans prétention quelques clés pratiques de décodage de certains traits de la mentalité chinoise. Je dis bien ‘pratiques’, car l’auteur est un chef d’entreprise (1), et d’origine chinoise qui plus est : son propos n’est pas de délivrer un discours philosophique ou rhétorique de plus sur un sujet déjà passablement rebattu, mais bien plutôt de donner avec pragmatisme des clés de lecture de nature à favoriser un rapprochement entre nos deux cultures, rapprochement lui-même conçu de manière très concrète, comme une sorte d’échange de bons procédés.

Les huit chapitres sont constellés d’idées originales, dont on regrette d’ailleurs souvent qu’elles ne soient pas plus développées. Le premier aborde la notion de frontière, vitale pour quelqu’un qui a surtout appris à les franchir et à s’en affranchir, et bien sûr la première qui vient à l’esprit quand on pense à la Chine est celle qu’est censée avoir voulu instaurer la Grande Muraille. On sait que ce fut surtout une frontière symbolique, mais Chenva Tieu apporte une observation personnelle dont il tire une signification originale.

Une fortification est normalement renforcée du côté où l’on attend un envahisseur. Or la Grande Muraille, dit-il, est parfaitement symétrique : rien n’indique quel était le côté défensif. C’est que l’ennemi était autant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et qu’elle a une signification d’unification plus que de défense : elle a été constituée par le raccordement de diverses murailles qui avaient été érigées par divers Etats du temps des Royaumes combattants. La Grande Muraille est le symbole d’une Chine unifiée, mais ce n’est pas une Chine repliée sur elle-même : la Muraille courait en fait d’Est en Ouest, les marchands la longeaient dans leur périple sur la route de la Soie, et elle servait à protéger les échanges avec l’Asie centrale.
Décrypter les codes spécifiques de la pensée chinoise
Symbole d’unité et de puissance, la Grande Muraille est donc avant tout un signe identitaire très fort. C’est à partir des caractères de cette identité nationale que Chenva Tieu tisse ensuite la trame de son essai. La Chine a beau offrir au regard étranger une façade uniforme, continue-t-il, elle a toujours fait preuve d’une énorme capacité d’assimilation, et se présente en fait comme une somme d’identités multiples.

Il y voit un exemple dont pourraient s’inspirer aujourd’hui les Occidentaux aux prises avec ce genre de problème : on a cependant du mal à le suivre dans cette voie-là, car l’unité nationale chinoise est quand même réalisée en grande partie au détriment des cultures dites minoritaires, ce qui pose aujourd’hui les mêmes problèmes en Chine que chez nous.

Chenva Tieu s’attache à décrypter les codes spécifiques d’une pensée qui préfère l’harmonie à la guerre, les « rites » aux lois et la collectivité à l’individu, avec au passage un court développement sur la signification profonde de la non-singularité des noms de famille qui agit comme facteur supplémentaire d’intégration de celle-ci dans le groupe social. On est quand même un peu dubitatif quand il défend le non-respect des contrats par une conception différente de la notion de vérité…
Expliquer les différences entre la Chine et l'Occident
Son développement peut-être le plus intéressant, en particulier du point de vue pratique, concerne ce qu’il appelle le ‘potentiel’, et qu’il oppose à la dualité théorie-action de la pensée occidentale. En Occident, on définit par la réflexion l’objet d’une action, on la planifie avant de l’accomplir. En Chine, dit-il, l’action ne se fonde pas sur un schéma de ce genre : « ce qui importe, ce n’est pas de modeler le réel d’après une idée, mais d’exploiter ses potentialités ».

Comme dans la petite histoire du Mencius, il ne sert à rien de tirer sur les pousses de riz pour les faire pousser plus vite, il faut juste leur fournir ce dont elles ont besoin pour croître : développer leurs « potentialités ». Il s’ensuit des profils de dirigeants beaucoup plus effacés qu’en Occident, en particulier dans les sphères gouvernementales.

Ce caractère rejoint l’anti-héroïsme de l’Art de la guerre et de la pensée stratégique chinoise : il s’agit de gagner sans combattre. Chenva Tieu en tire des conséquences concrètes que devraient apprécier les hommes d’affaires qui veulent s’attaquer au marché chinois : toute campagne est fondée sur le « semblant », c’est-à-dire l’image que l’on réussit à donner de soi au camp adverse dans l’espoir que la force affichée arrive à le convaincre de l’inanité de ses espoirs de victoire. Le conflit économique se livre d’abord sur le terrain psychologique. Dès lors, tout est permis, y compris les coups fourrés. La morale est ailleurs : dans le résultat.
Oeuvrer à l'harmonisation de deux pensées
Le but de ce livre n’est cependant pas de donner des recettes aux Occidentaux, un ‘modus operandi’ vis-à-vis d’interlocuteurs chinois souvent difficiles à comprendre ; c’est d’œuvrer à un rapprochement qui soit une « harmonie bilatérale », c’est-à-dire fondée sur l’échange. Ce que prône Chenva Tieu, c’est une « biculturalité » qui est à l’heure actuelle plus développée en Chine, ce qui est l’une des raisons de son succès sur la scène internationale. Nous avons certainement beaucoup à gagner à intégrer certaines valeurs issues de la culture chinoise, comme la Chine a su le faire avec nombre de valeurs issues de l’Occident.

L’espoir de Chenva Tieu, que l’on ne peut que partager, est de voir se réaliser peu à peu une harmonisation des deux pensées dont tout le monde profiterait – dont il préfigure en quelque sorte un modèle réussi. Mais il faudrait d’abord que les Occidentaux cessent de considérer que leur mode de pensée est intrinsèquement supérieur à tout autre. Il faudrait beaucoup de petits livres de ce genre pour arriver à une telle révolution mentale.

(1) Chenva Tieu est un brillant chef d’entreprise français d’origine chinoise. Président de la société de production audio-visuelle Online Productions, il est également, entre autres, co-fondateur du Club du XXIème siècle et président de la chaire « Management et Diversité », créée en partenariat avec le Club au sein de l’université Paris Dauphine.

Autant d’activités qui sont pour lui des manières différentes de décliner le thème de la diversité qui est son cheval de bataille : diversité dont il est convaincu qu’elle sera la marque de notre siècle et qu’il s’agit donc de maîtriser pour en faire la base de la citoyenneté moderne et la condition de la prospérité.

Note : le livre utilise une transcription obsolète des noms chinois, celle de l’Ecole française d’Extrême-Orient, qui est aujourd’hui généralement abandonnée au profit du pinyin. On peine à se demander les raisons d’un tel choix, sinon l’illusion que cela rend le livre plus accessible. Cela donne seulement un archaïsme étrange dans un essai par ailleurs vivifiant.

samedi, février 21, 2009

Manuel de Chinoiseries / Introduction


Un conte chinois raconte l’histoire d’un peintre qui échappe à la cruauté de son prince en disparaissant dans l’un de ses paysages. Et c’est toute la Chine qui semble parfois se cacher ainsi derrière les images qu’elle présente d’elle-même. Aujourd’hui encore, malgré son dynamisme économique et sa modernisation, elle garde, pour beaucoup, l’aspect d’une contrée lointaine, étrange, insondable. Le mot « chinoiserie » évoque la perplexité des Occidentaux découvrant un peuple qui semblait faire de toute l’existence une devinette. Qui n’avaient pas, avec le réel, le rapport carré du cartésianisme, préférant l’approcher par des subtilités et des cérémonials. Eh bien, assumons un peu ces chinoiseries, voyons ce qui se cache derrière elles ! Mettons-les au jour, autant que possible. Surtout que, sous la condescendance vaguement affectueuse du terme, se loge comme une méfiance. La chinoiserie, c’est peut-être l’arabesque du dragon avant le coup de grâce. Ou la courbette qui devient prise de kung-fu. La chinoiserie n’est pas franche.
Bref, si la Chine intrigue, elle inquiète aussi. J’ai le sentiment que plus elle monte en puissance, plus on redoute qu’elle ne devienne agressive. La célèbre formule prêtée à Napoléon, et reprise par Alain Peyrefitte, exprimait cette anxiété plus que jamais actuelle : quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera.
Dire cela, c’est faire de la Chine une menace. C’est lui prêter des intentions belliqueuses – même si la « guerre » en question est simplement économique. Et c’est peut-être raisonner comme si elle était un pays occidental. Beaucoup d’Européens semblent avoir peur, en un mot, d’être écrasés par les Chinois. N’est-ce pas justement parce qu’en Occident, la puissance est souvent allée de pair avec l’asservissement d’autrui ?
Le monde tremblera… N’est-il pas significatif que la formule ait été attribuée à Napoléon ? S’il avait disposé d’une masse humaine aussi grande que la population chinoise, il l’aurait sans doute, lui, lancée à l’assaut du monde. Et le monde aurait vacillé. Mais l’empereur français rêvait peut-être à une Chine qui n’aurait plus été la Chine, à une Chine qui aurait eu un Alexandre le Grand, un Christophe Colomb, un Napoléon ! Une Chine en quelque sorte occidentalisée, avec des conquérants, avec un désir de sortir de ses frontières et de s’égaler au monde entier – ce que de nombreux pays européens ont voulu faire, chacun à leur tour, mais ce que la Chine n’a jamais tenté.
Une des idées qu’il me tient particulièrement à cœur de défendre dans ce livre, c’est que la Chine n’accroît pas sa puissance pour déferler soudain sur le monde, le dominer, peut-être l’écraser. Pour le dire en bref : elle ne veut pas nous faire la guerre. L’harmonie est une notion fondatrice de la pensée chinoise depuis les origines. L’ordre politique doit respecter l’ordre du monde, plutôt que le bouleverser. Et il n’y a pas d’harmonie sans la paix. Aujourd’hui, contribuer à l’harmonie, c’est œuvrer à l’édification d’un monde multipolaire. L’équilibre est préférable à l’hégémonie.
Ce souci de l’harmonie qui prévaut sur le désir de la conquête, on le trouve dans le célèbre traité de Sun-tzu, L’Art de la guerre – écrit cinq ou six cents ans avant Jésus-Christ, et que les éditions officiellement proposées par l’actuelle république populaire présentent toujours comme « la quintessence de la doctrine militaire de la Chine ».
Paradoxalement, cet art de la guerre est aussi un art de ne pas faire la guerre. La conduite du bon général doit s’accorder avec le ciel et la terre, qui tendent à la production et à la conservation des choses plus qu’à leur destruction. Ses principales préoccupations sont le repos des villes et des campagnes, le bonheur de ses compatriotes, la paix de l’univers. Il ne troublera les cités étrangères que s’il y est absolument contraint. La guerre est une calamité. Et la meilleure victoire, d’après Sun-tzu, est toujours celle que l’on obtient sans livrer bataille. Confucius aussi disait qu’un général vraiment grand n’aime pas la guerre. C’est une constante de la pensée chinoise. On est loin de l’idée qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ! Loin des « grands hommes » de l’histoire militaire européenne, qui ont souvent beaucoup perdu parce qu’ils ont voulu conquérir toujours plus !
Je voudrais faire comprendre certains aspects de la Chine, afin qu’elle n’apparaisse plus comme une puissance mystérieuse et menaçante. Les échanges commerciaux entre Chine et Occident sont bien sûr en plein développement. Mais le dialogue doit aussi être culturel. C’est de cette façon qu’un entrepreneur amené à travailler avec des Chinois pourra diminuer le sentiment d’étrangeté. Si l’on signe des contrats, mais que l’on ignore les cadres, les héritages à l’intérieur desquels raisonne l’interlocuteur, il peut arriver que l’échange soit finalement décevant ; alors la méfiance, la mésentente risquent de renaître. Certains événements actuels sont difficilement compréhensibles sans une intuition de la manière dont les problèmes sont appréhendés en Chine. J’aimerais donc montrer, pour ainsi dire, « comment pensent les Chinois », dissiper certains préjugés, et provoquer l’envie d’aller vers eux, en multipliant les échanges de biens et d’idées.
Qui ne redouterait pas le réveil d’un dragon ? Mais n’est-ce pas être apeuré par une image – une image d’Epinal ? Au sujet de la Chine, beaucoup de vieilles représentations, un peu fantasmatiques, circulent et travaillent les esprits : le monstre griffu, ailé, prêt à cracher le feu, le « supplice chinois » cruel et raffiné, le nombre immense des habitants, océan humain prêt à submerger le monde, etc.
Par mon histoire personnelle, je suis très attaché à tout ce qui peut écarter les idées reçues et favoriser la compréhension mutuelle entre Chine et France, entre Chine et Europe.
Mon père venait de la province de Canton. Très jeune, il était parti chercher fortune au Vietnam. Il eut à Saigon une vie prospère. Il aimait séduire ; peut-être ressemblait-il alors aux riches entrepreneurs chinois d’Indochine que l’on rencontre dans certains romans de Marguerite Duras. Il découvrit la France dans les années cinquante. Plus tard, il rencontra ma mère à Hongkong ; elle fut sa seconde femme. J’ai passé mon enfance à Phnom Penh et à Hongkong, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. De Hongkong, je garde le souvenir d’une cité rayonnante, ambitieuse, optimiste, une cité peut-être à l’image de ce que sera bientôt la Chine tout entière.
J’étais revenu à Phnom Penh auprès de mon père lorsque, en avril 1975, les premiers détachements des Khmers rouges sont entrés dans la ville. J’ai embarqué à bord du dernier avion en partance. J’avais douze ans. C’est en France que ma vie allait désormais se dérouler.
J’ai donc été l’élève de l’école de la République. Puis j’ai fait mes études supérieures à l’université de Paris-Dauphine. J’ai créé une société de conseil en gestion de la trésorerie – ensuite j’ai pu diversifier mes activités.
On comprend que mes sentiments pour la France soient extrêmement forts. Ce pays dont j’ignorais presque tout en y arrivant a pourvu à mon éducation. Il m’a transmis ses valeurs, son patrimoine. Je lui dois ma liberté.
Je suis fier d’être français et européen. Et je voudrais à mon tour faire partager l’autre versant de ma double culture. Citoyen français, homme d’entreprise, acteur de la mondialisation, j’ai également été élevé dans les traditions orales de la Chine. Elles aussi ont formé mon esprit. Ce livre est issu de mon expérience. J’ai voulu y donner quelques modestes « clefs » pour ce que l’on croit être l’énigme chinoise. Je souhaite qu’il soit utile à tous ceux qui sont dès maintenant en rapport avec la Chine, ou le seront bientôt. J’aimerais qu’il diminue les peurs suscitées par une Chine qui détient l’un des premiers rôles dans la mondialisation.
Et s’il donne un autre regard sur la Chine, peut-être en donnera-t-il aussi un sur la France et l’Europe. Car je crois que la diversité, la comparaison et la rencontre des cultures sont une source d’enrichissement pour tous.
Nous vivons actuellement, en France, une période de transformation – certains ont dit de « rupture ». Rupture motivée, dans une large mesure, par la crainte d’être dépassé par la Chine. S’il est vrai que, comme je le crois, elle ne veut pas nous faire la guerre, il semble aussi qu’elle s’apprête à gagner le jeu de la mondialisation. Dans son Art de la guerre, Sun-tzu se montre, certes, hostile à la guerre elle-même, mais pas à la victoire ! Il y a toujours un vainqueur et un vaincu. Même si le vainqueur, qui a su prendre l’avantage sans s’engager dans un choc frontal, ne ressemble pas au glorieux héros occidental.
Pourquoi la Chine apparaît-elle, aujourd’hui, la mieux à même de gagner ? Je crois que c’est parce que les Chinois sont capables de prendre le meilleur – et même le pire – de l’Occident sans avoir le sentiment de renoncer au fait qu’ils sont chinois. Ils savent qui ils sont. Et sachant où est leur place, ils n’ont pas peur de se déplacer, d’accueillir la différence. Leur identité est ouverte, mais c’est ainsi qu’elle reste forte.
Les Occidentaux se font souvent une conception défensive de leur identité. Certains me semblent avoir peur que les Chinois débarquent en surnombre et les obligent à se brider les yeux et à manger du riz tous les jours ! Mais en réalité, le modèle chinois, si l’on peut parler d’une telle chose, ce n’est pas une collection de caractères stéréotypés : c’est justement l’absence d’un modèle fixe, c’est une recherche d’efficacité, où l’identité ressort plus riche de s’être additionnée la différence. Si l’on veut travailler avec la Chine, si l’on veut rivaliser pacifiquement avec elle, il n’est donc pas question de devenir chinois en oubliant ce que l’on est. Mais plutôt, de devenir à la fois soi-même et l’autre, et d’être alors d’autant mieux soi-même. Un soi-même enrichi par l’accueil de l’autre, par tout ce que l’autre lui a permis de comprendre sur lui-même.
En composant ce livre, je me suis dit qu’il pourrait être, en définitive, une sorte de lunette ou d’instrument d’optique, où ils pourront regarder d’un point de vue chinois les choses qui les entourent. C’est en échangeant ainsi les perspectives que l’on enrichit le monde où l’on vit – et que l’on multiplie les solutions possibles aux problèmes actuels. En se regardant dans l’optique chinoise, les Européens apercevront peut-être beaucoup de chinoiseries en eux-mêmes. Le dialogue des cultures n’est pas seulement un import-export de données. La connaissance de la pensée chinoise peut aussi apprendre à l’Europe une autre manière de se regarder elle-même. Mais s’il y a tant d’éléments chinois en elle, c’est peut-être l’Europe qui donnera, finalement, quelques « leçons de Chine » à la Chine… C’est du moins ce que je veux suggérer ici, pour que le dialogue soit complet. Pour que chacun y trouve son avantage, sans avoir le sentiment qu’on lui a volé ou imposé quelque chose.
J’ai construit ce livre autour du nombre huit. Dans la symbolique chinoise traditionnelle, ses significations sont grandes. C’est le nombre de la prospérité. C’est le nombre de l’immortalité. C’est le nombre des piliers du ciel. C’est le nombre essentiel dans l’ordonnancement d’un cérémonial. C’est le nombre des trigrammes fondamentaux, dont les soixante-quatre combinaisons constituent le mystérieux traité du Yi-king. La pensée chinoise ancienne était très attentive aux valeurs des nombres. Et le huit conserve une grande force dans la mentalité populaire. Ce n’est peut-être pas toujours pour de bonnes raisons : le huit est aussi associé au principe masculin (sept étant le nombre de la femme), qui reste dramatiquement favorisé dans les familles soumises à la politique de l’enfant unique, et désireuses d’avoir alors un garçon plutôt qu’une fille. C’est sous le signe du 8 que les autorités ont placé les JO de Pékin, qui se sont ouverts le 8 août 2008 – le 08/08/08. A 8h 08 !

Table
I. La frontière
Les murs – La Grande Muraille – L’identité chinoise
II. La nation
Le rappel des jonques – L’emprunt du nationalisme – Une histoire faite de diversité
III. L’homme, le ciel et la terre
Un regard sur l’horizon – Wang, ou l’empereur – La bureaucratie céleste, lettrés, ingénieurs, eunuques… – Tous les trente ans…
IV. La famille
Le respect confucianiste – Comment t’appelles-tu ? – Des adieux solennels – Un défi pour la Chine
V. La vérité
Une autre manière de voir – Le tao – Devenir autre
VI. Le potentiel
Savoir attendre – Le non-agir – Au-delà de la veille et du sommeil
VII. L’art de la guerre
Un manque de héros – Manières de gagner sans combattre – Stratégies pour le XXIème siècle
VIII. L’harmonie
Le sens de l’harmonie – Entre Chine et Europe – There is something chinese in you, Mr Jean Monnet !
Conclusion : Les Empires du Milieu

mercredi, janvier 21, 2009

Chaire Dauphine Management & Diversité

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